Chant Down Babylon


Genèse 11
Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots.
Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s’y établirent.
Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! » La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier.
Ils dirent : « Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! »
Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties.
Et Yahvé dit : « Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant aucun dessein ne sera irréalisable pour eux.
Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres. »
Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville.
Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la face de la terre.

L’apparente franchise et la simplicité de l’œuvre de John Isaacs laissent transparaître une sensation de malaise et d’anxiété, indiquant que notre vie moderne et ses conceptions ont quelque chose de faussé, de disjoncté, de déséquilibré. à l’instar du surréalisme de David Lynch dans « Blue Velvet », maints travaux de John Isaacs semblent suggérer que si l’on gratte un peu la surface de la réalité conventionnelle, on tombera sur des vers grouillants – un monde de vérités sordides et inconfortables, refoulé sous la pellicule plastique recouvrant notre monde pré-emballé et édulcoré. Jouant avec les extrêmes et les tabous de la norme contemporaine, l’art d’Isaacs révèle un certain nombre de vérités désagréables dont nous sommes tous conscients selon lui, du moins dans une certaine mesure.

On peut dire qu’Isaacs est une sorte de moraliste des temps modernes faisant appel à notre sentiment collectif de culpabilité par rapport à la discordance entre la réalité du monde et ce que nous voudrions qu’il soit. Nous savons tous que ce monde ultra-rapide, ambitieux, fonctionnant à renfort de giga-octets, de gros sous, d’inflation boursière et de Broadway boogie-woogie est aussi un monstre s’empiffrant de fast-food, esclave de la consommation, dévoreur de ressources, pollueur de l’atmosphère, empoisonneur de la terre et bourré de Prozac, qui a perdu tout contrôle. L’allure déprimante à laquelle le monde naturel se dégrade nous est ressassée tous les soirs au journal télévisé. Mais contrairement aux messages du festin de Belshassar, ce genre d’inscriptions murales semble avoir perdu le pouvoir de choquer pour devenir une forme bizarre et quelque peu masochiste d’info-divertissement. Nous savons tous que la moitié du monde meurt de faim tandis que l’autre moitié fait régime, que nous produisons annuellement assez de nourriture pour le monde entier, et qu’il est plus coûteux de l’entreposer et de la détruire que de la distribuer. Nous vivons dans une ère de contradictions tellement flagrantes que nous en sommes arrivés à accepter ces déséquilibres et ces injustices grotesques avec une réticence désabusée. L’indignation morale devant l’état actuel de la planète ne semble guère durer, juste le temps de s’habituer à l’idée que l’humanité en tant qu’espèce est impuissante à modifier d’une quelconque façon l’apparente fatalité de son évolution auto-destructrice.

Chacun connaît la honte de cette situation : les forêts tropicales seront bientôt une chose du passé, le trou dans la couche d’ozone est désormais aussi grand que l’Afrique, l’Afrique même est en train de mourir du SIDA, les ressources mondiales s’épuisent et le leader auto-désigné du monde est généralement considéré comme un ex-alcoolique retardé, un ponte du pétrole qui, dans un excès de zèle, veut nous infliger ses valeurs chrétiennes évangéliques retrouvées. Mais la conscience collective du problème est une chose, activement s’engager en faveur du changement tout à fait autre chose. Car en fin de compte, c’est vous et votre existence de consommateur du « monde développé » qui sont à l’origine du problème. Quoi que vous fassiez – ou pensiez faire –, votre complicité et votre participation à l’économie de l’hémisphère nord vous désignent comme coupable. Dans l’absolu, votre position se résume à celle d’un automate malfaisant servant le régime du grand Mammon – une fourmi ouvrière sans héroïsme contribuant à perpétuer le système auto-destructeur que vous et votre entourage savez être mauvais. En fait, vous n’êtes qu’un pion parmi les millions de fourmis ouvrières engagées dans la construction d’une monstrueuse erreur mégalomane : l’édification d’une tour de Babel moderne – un monument célébrant l’arrogance, la cupidité et la bêtise des hommes, dont l’histoire et la Bible nous disent qu’il est voué à l’échec et à l’autodestruction.

Mais vous savez tout cela. Tout le monde le sait. Vous y avez pensé de temps en temps, suffisamment pour savoir qu’en fin de compte, il vaut mieux ne pas y penser. C’est dans la nature de la condition de l’homme et de la femme modernes, à la fin du siècle le plus sordide de l’histoire de l’humanité et à l’aube d’un nouveau millénaire. Vous êtes suffisamment sages pour savoir qu’un individu ne peut changer le monde et son fonctionnement – après tout, vous n’êtes pas au-dessus ou en dehors de tout ça, vous en faites partie.

Mais... Vous voulez vous voiler la face, ou vous vous dites qu’en dépit de tout ça vous préserverez une certaine dignité en alimentant votre rêve personnel, en ne renonçant pas à cette merveilleuse vision d’un monde idéal que vous aviez jadis – cette conception de la vie naïve et innocente que vous vous êtes forgée durant votre enfance heureuse ? Si vous voulez vous accrocher désespérément au séduisant mensonge de Jean-Jacques Rousseau, suivant lequel tous les hommes sont nés égaux et fondamentalement bons, tout est possible dans notre monde et un jour tout ira pour le mieux... Alors John Isaacs ne vous lâchera pas si facilement.

Si vous avez un soupçon de culpabilité, une étincelle d’idéalisme romantique ou de nostalgie utopiste dans votre âme noircie, l’œuvre de John Isaacs les réveillera. Son propos n’est pas seulement l’évocation d’une alternative ; son objectif est de pousser le spectateur à revoir sa perception et sa compréhension du monde. Son impact dérive notamment du fait qu’après avoir vu ces travaux, vous ne pourrez plus vous abandonner à la paresse intellectuelle, votre esprit et les choses que vous croyez savoir seront chamboulés, vous obligeant peu à peu à repenser vos valeurs. L’art d’Isaacs ne vous apprend pas forcément quelque chose de neuf que vous ne connaissiez pas encore, mais il souligne certaines vérités moins acceptables de notre monde et, usant souvent de l’humour comme fer de lance, il enfonce les lignes de faille des conventions et des lieux-communs les plus courants, que nous employons tous pour masquer les fissures dans l’artifice de notre mode de vie contemporain.

L’art d’Isaacs opère dans l’espace situé entre la réalité du monde et ce que nous aimerions qu’il soit, ou la façon dont nous faisons semblant en nous illusionnant sur sa nature. Quand l’artiste expose une autruche avec la tête dans le sable et invite le spectateur à regarder par le cul du volatile pour voir le monde dans sa belle et simple intégralité de marbre bleu, nous savons instinctivement à quoi il veut en venir, longtemps avant de commencer à réfléchir à son travail, son intention et/ou sa motivation. La force de l’œuvre d’Isaacs réside dans le fait qu’une fois ressenti, le premier choc visuel de reconnaissance ne peut plus être effacé de la mémoire. Son imagerie se glisse dans la matrice de notre conscience et – comme des miettes de nourriture intellectuelle irritantes – se loge entre les dents de notre pensée.

Car Isaacs ne fait pas de la morale à partir des hautes sphères ou d’une position d’autorité ; sa position est manifestement la même que la nôtre, mortels ordinaires et perturbés. Il est clairement dans notre camp. Sa démarche participe de notre sentiment de confusion morale et fait directement appel au mythe collectif qu’il pense être commun à tous. Il évoque cette idée d’un monde meilleur, plus juste et plus inclusif, qu’il partage avec la plupart des Romantiques de l’histoire et qu’il estime ancrée dans la substance de notre humanité, constituant peut-être notre seul espoir de rédemption. La notion d’une connexion universelle sous-jacente entre nous tous, la croyance que sous la surface de notre apparent isolement s’étend une sorte de plateau tectonique idéologique nous reliant, ou du moins le simple fait que nous soyons tous unis de par notre solitude, voilà un thème récurrent dans son œuvre et qui est au cœur de ses installations depuis « Dumb planets are also round » jusqu’à « Are we not the same you and I. »

« J’ai exposé des objets jouxtant des vidéos ou des photos afin de créer une sorte de dynamique où mes travaux – souvent réalisés de diverses façons et en différentes techniques – soient susceptibles de vous faire reconsidérer vos présomptions et vos façons de penser. Ces environnements comportent des fils conducteurs. On voit des choses isolées, tant dans mon œuvre que dans le monde – l’Amérique et l’Afrique par exemple semblent être séparées, et pourtant il y a cette connexion sous l’océan, alors qu’au-dessus du niveau de la mer ça se présente comme des entités distinctes ; idem pour mon travail. Beaucoup de choses semblent déconnectées, mais il y a toujours un lien. » (1)
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« On peut dire que je suis un rêveur, mais je ne suis pas le seul. » (John Lennon) (2)

Si les dieux n’existaient pas, il faudrait les inventer. En tant qu’espèce, nous sommes trop sensibles à la chaleur réconfortante d’une idéologie mensongère pour rester longtemps dehors, dans le vent glacial de l’incertitude. Tout comme notre sentiment d’isolement individuel nous fait aspirer à une compréhension collective, notre sentiment d’isolement collectif en tant que peuple seul dans l’univers nous fait désirer le chaud refuge d’une grande approbation cosmique, une justification de nos actes ou du moins une sorte de compréhension pour eux. Comme tout interprète (ou artiste), nous souhaitons transcender notre isolement et communiquer. En tant qu’individus, et en tant qu’espèce, nous avons besoin d’un auditoire. Alors nous acceptons une idée, un point fixe dans les cieux autour duquel, disons-nous, gravitent tous les autres, puis on trace une ligne à partir de là ; c’est la naissance d’une idéologie, la création d’une règle, l’application d’une loi. Mais on a tort de mettre sa foi dans des choses pareilles, car il faut se rappeler que ce sont, au mieux, des illusions et, au pire, des mensonges. La vie est riche, variée et complexe, tandis que les idéologies sont ce qu’Isaacs définit comme « subjectif, distillé, et donc très dangereux. »

C’est pourquoi il est essentiel qu’en s’adressant à notre idéal collectif ou aux possibilités situées au-delà des réalités quotidiennes, l’on évite de faire un art qui soit programmatique ou soumis à un point de vue ou une croyance uniques. Isaacs veut élargir notre vision bornée de la vie dans le sens d’une nouvelle approche, plus inclusive. Pour lui, l’une des plus hautes valeurs de l’art c’est qu’il est peut-être le seul moyen d’atteindre à une vision du monde plus vaste et généreuse. Sans ignorer que l’art cesse d’être de l’art dès qu’il se subordonne à une seule étiquette ou signification facile à comprendre. Comme le disait le réalisateur Godfrey Reggio, interrogé sur l’apparente objectivité de son film « Koyaanisquatsi », la « puissance, le mystère » de l’art résident dans le fait qu’il demeure « libre » et « n’a pas de signification intrinsèque ». Selon Reggio, l’art devrait « stimuler le spectateur à y apporter sa propre signification, ses propres valeurs. Si moi j’ai pu avoir telle ou telle intention en faisant ce film, je suis parfaitement conscient que toute signification ou valeur de Koyaanisquatsi provient exclusivement du spectateur. Le rôle du film est de provoquer, de soulever des questions auxquelles seul le public est en mesure de répondre. C’est la plus haute valeur de toute œuvre d’art ; pas une signification prédéterminée, mais une signification issue de l’expérience de la rencontre. C’est la rencontre qui m’intéresse, pas la signification. Si on veut avoir des significations, on les trouvera sous forme de propagande et de publicité. Dans le sens d’un art véritable, la signification de Koyaanisquatsi est tout ce que vous désirez en faire. Voilà sa force. » (3)

Isaacs a une approche très similaire de son travail. L’importance réside dans la rencontre et l’intuition d’une signification qu’il suscite chez le spectateur. Si Isaacs fait une quelconque contestation ou propagande, c’est dans son plaidoyer pour une meilleure compréhension, une meilleure acceptation – une vision du monde inclusive intégrant les opposés et les contradictions. Dans ce sens, son œuvre s’inscrit dans la tradition surréaliste, car elle propose un point de vue tenant compte du fait que l’imagination humaine se compose à la fois de corps et d’esprit ; une vision qui incorpore le viscéral et le synthétique, le réel et l’imaginaire, le rationnel et l’irrationnel.

« Chaque vision est signifiante pour celui qui la voit » écrivait Wittgenstein, « et dans ce sens toute vision est signifiante. » Isaacs veut que son art intègre ce type d’expérience globale et non-hiérarchique. Il estime que même si l’homme moderne se dirige vers l’autodestruction ou que la collectivité est en train d’ériger une nouvelle tour de Babel, il existe néanmoins une compréhension commune sous-jacente à cet exercice stérile, peut-être même un langage de la pensée universel que nous partageons tous – comme ce fut le cas à l’époque où l’on construisait la tour originelle, avant que Dieu ne sème la discorde parmi les bâtisseurs. Un langage bien négligé de nos jours, mais qui pourrait néanmoins être très réel et intelligible. Selon Isaacs : « Ce que je recherche et qui m’intéresse vraiment, c’est que fondamentalement il y a tout cet aspect – complexe et difficile – de la signification de l’existence humaine, lequel engendre tous ces liens irrationnels et surréels ; tout le monde le fait : vous êtes dans le bus en train de penser à quelque chose, vous voyez un truc et pensez à autre chose ; c’est un processus que vous ne pouvez pas suivre, retracer, mettre dans un scanner et noter dans un rapport – voilà de quoi est fait le monde, parallèlement aux institutions, aux écoles, au boulot etc. Le fait qu’une personne sur huit prend du Prozac dans un pays comme l’Amérique – modèle de progrès par excellence – indique que même si l’on peut développer des technologies, créer des gens génétiquement évolués et avoir une voiture à direction assistée, des frigos remplis de nourriture, cela ne signifie pas que vous vous sentez réellement mieux ou que vous êtes un humain qui fonctionne mieux. Voilà l’élément crucial, car les gens n’hésitent pas à dévaloriser les pays dits du 'Tiers Monde’ ou sous-développés. Or, sur bien des points, ces sociétés ont élaboré des choses beaucoup plus avancées que celles de la période que nous traversons actuellement. »
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« Nous sentons que même si l’on pouvait répondre à toutes les questions scientifiques possibles, les problèmes de la vie n’auront toujours pas été abordés. Certes, il ne resterait plus aucune question, et c’est précisément là la réponse. La solution du problème de la vie se trouve dans la disparition de ce problème. » (Ludwig Wittgenstein) (4) La science moderne est en train de prouver scientifiquement qu’elle n’est pas scientifique. à mesure qu’elle intègre les concepts d’irrationnel, de chaos, de probabilité et d’incertitude, la science s’avère de plus en plus alogique. Doctrine basée sur l’observation, elle a maintenant logiquement prouvé – comme le démontre amplement la théorie des quanta – que la subjectivité de l’observateur (voire sa condition d’humain) conditionne et détermine activement ; dans l’esprit du scientifique, elle déforme les résultats de toutes les expériences et observations des phénomènes de perception. Comme toutes les idées sur le déclin, la science exige de façon croissante que ses adeptes fassent une profession de foi dans son infaillibilité, afin de continuer à livrer des explications passe-partout sur la vie, l’univers et tout le reste. Se basant sur des théories telles que le « principe d’incertitude » de Heisenberg – qui semble effectivement démontrer ce lieu-commun selon lequel plus vous regardez quelque chose de près, plus votre vision en devient limitée –, la science se révèle être une idéologie douteuse parmi d’autres (5). Toutefois, et parallèlement à l’éternel orgueil de l’homme devant ses propres inventions, cette idéologie a établi une forme de pensée empirique, difficilement applicable et rationnellement limitée qui domine et détermine une bonne partie de notre mode de vie contemporain. Les boîtes géométriques dans lesquelles nous vivons tous et qui constituent la structure de nos vies, depuis la puce de l’ordinateur jusqu’au réseau électrique et aux tours d’habitation, ne sont que l’expression physique extérieure de la rationalité foncièrement froide qui se trouve derrière ce processus mental limité. C’est une démarche plus exclusive qu’inclusive, dans laquelle nous avons collectivement mis notre confiance mais qui s’avère de plus en plus imparfaite. (Si vous n’êtes toujours pas convaincus de l’état de confusion complaisant de la science, référez-vous au « Suicide quantique » pour vous initier à la relation entre la pensée scientifique contemporaine et la réalité concrète. Un scénario de suicide quantique se lit comme la description d’une installation d’Isaacs). (6)

Depuis longtemps, les artistes et autres créateurs ont compris que c’est folie que de mettre tous ses espoirs dans la raison et la logique. Pieter Bruegel a livré un des tableaux les plus frappants de l’échec final de la rationalité dans « La Tour de Babel » (1563), où il représentait une structure strictement rationnelle – largement inspirée du Colisée de Rome – se dressant vers le ciel mais manifestement vouée à l’échec par la logique architecturale apparemment sans faille de sa construction. Isaacs, ex-étudiant des sciences, n’a pas tardé à déchanter face à la vision de la réalité purement rationnelle, étroite et unilatérale qu’exigeaient les disciplines scientifiques alors qu’il étudiait la biologie à l’Université d’Exeter dans les années 1980. Principalement intéressé par l’évolution, Isaacs voulait élaborer une vue d’ensemble – quelque chose qui ne correspond guère à la pratique scientifique avec son inévitable penchant pour la spécialisation. Prenant ses distances par rapport à ce qu’il considère comme une tendance impérialiste des scientifiques – toujours soucieux d’être les premiers à cataloguer et à définir, réduisant ainsi les phénomènes de la vie et de l’expérience à une formule ou une équation compréhensible et clairement identifiable –, Isaacs critique cette pensée exclusive. Une bonne partie de son art parodie ou ridiculise l’esprit borné de la théorie et de la pratique scientifiques en soulignant l’incapacité de la discipline à aborder la vraie substance de la vie ; en témoignent le baiser des laborantins de son œuvre « The incomplete History of an unknown Discovery (scientist) » de 1998, son documentaire « Turning Point » – un film humoristique sur les éventuels changements de comportement des crabes à l’arrivée du nouveau millénaire, ou « A Necessary Change of Heart », réalisé pour l’exposition « Spectacular Bodies » à la Hayward Gallery en 2000.
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Par la pratique de l’art, Isaacs a trouvé et développé un langage plus inclusif qu’il estime mieux adapté à l’exploration et à l’explication des profonds mystères enfouis au cœur de notre existence. La science, la logique, la rationalité et la pensée empirique y jouent un rôle, mais Isaacs estime que sa mission d’artiste consiste à croiser ces disciplines scientifiques abstraites avec les variables de l’émotion humaine, de l’humour et de l’intuition. En outre, il se réfère souvent à un autre déterminant inconnu spécifique à l’art : la profonde appréciation de la beauté ou de la qualité que l’on éprouve grâce au plaisir purement physique du faire.

Bien qu’Isaacs tienne à souligner qu’il ne se considère pas comme un scientifique faisant de l’art, son travail est souvent expérimental, à l’instar des recherches de la science. « Je suis fasciné par beaucoup d’aspects de l’institutionnalisation qu’ont subi notre pensée, notre éducation et notre langage » explique-t-il ; or une bonne partie de son art vise à déconstruire les schémas et les formules par lesquelles nous jugeons désormais notre environnement. « On ne peut deviner comment fonctionne un mot. Il faut considérer ses emplois et s’en instruire. La difficulté, c’est d’ôter le préjugé qui y fait obstacle. Ce n’est pas un préjugé stupide » notait Wittgenstein dans ses « Investigations philosophiques ». Isaacs considère la vie moderne de façon similaire ; il explore ce genre de préjugés et de conventions dans la pensée contemporaine en se servant de juxtapositions souvent bizarres ou surprenantes. Un des principaux thèmes qui traversent son œuvre, c’est sa vision de l’humanité dans une perspective évolutionniste. Intégrant souvent des images et des motifs des sciences naturelles, le travail d’Isaacs propose une vision de l’humanité faisant partie intégrante de la faune et de la flore de la planète, plutôt que comme espèce élue par Dieu pour régner sur toute chose vivante, son rôle biblique. Pour donner du poids à cette conception plus inclusive de l’homme – une pièce de construction parmi tant d’autres dans l’histoire évolutionniste de la planète –, Isaacs aime avoir recours à un anthropomorphisme humoristique dans lequel les animaux et autres phénomènes naturels servent à transmettre des émotions, des projections et des conventions soi-disant purement humaines. C’est le cas de son autruche cosmique et du bouc émissaire persécuté de « Other Peoples Lives », de la nageoire de baleine tronquée de « The Incomplete History of Discovery », du mammouth laineux disséqué de « The Diary of a Loner » ou des termites aspirantes de « Macrocosmographia » ; l’utilisation d’animaux comme métaphores physiques des mécanismes du cerveau humain est un moyen efficace et amusant de saper la vision du monde égocentrique de l’homme tout en révélant ses insuffisances.

Au cœur de tous ces travaux, il y a cette contradiction flagrante entre l’analyse, la raison et la logique de l’approche scientifique – caractérisée par les méthodes de la dissection, de l’identification et de la classification – et le miracle du foisonnement viscéral et inclusif de la réalité vivante. Isaacs démontre que le tout est toujours plus grand que la somme de ses parties disséquées. On ne peut comprendre une baleine à partir de sa seule nageoire, l’histoire du passé ne peut se comprendre en découpant un mammouth, même si on en avait un spécimen ; de la même manière, nous ne pouvons échapper à notre responsabilité collective –qui est de développer un meilleur mode de vie et de pensée – en projetant toutes nos insuffisances sur quelqu’un ou quelque chose d’autre, comme un dieu, un gouvernement ou une pauvre chèvre toute nue.

« Il y a toujours ce conflit entre la réalité humaine très concrète – une réalité dialectique qui semble affirmer que dans la vie il faut un esprit ou une attitude pratique pour pouvoir fonctionner (nous avons besoin de manger, de chier etc.) – et l’autre aspect, celui de l’être émotionnel (par forcément la colère ou la frustration). Dans mon travail, je veux faire apparaître les deux, l’esprit et le corps, le cérébral et le viscéral. Mais de par mon intérêt pour l’évolution – regarder comment les actes du passé affectent des actes dans le présent ou le futur – le temps est très important ; je m’efforce toujours plus de faire apparaître cette dimension temporelle, qui est comme une sorte d’héritage émotionnel humain pour moi. »

En définitive, l’œuvre d’Isaacs se focalise intensément sur le contraste « dialectique » qu’il perçoit à la racine de toute compréhension humaine. L’intention sous-jacente à l’histoire biblique de la tour de Babel est de montrer comment l’orgueil de l’homme aspirant à atteindre le plan divin est forcément voué à l’échec. Et néanmoins, la nature de l’homme lui fera toujours désirer accéder au ciel. Il ne peut s’en empêcher, il est l’esclave de cette idée. Or les idées ne peuvent être détruites, elles peuvent seulement naître et s’écrouler comme des tours. C’est dans ce sens – la créature assujettie à sa nature humaine – que la tour de Babel de « Macrocosmographia » fait apparaître les similitudes et les différences entre l’humanité et une colonie de termites. La tour de Babel d’Isaacs implique l’idée que les ingénieuses termites ayant édifié cette construction ont quitté la voie de l’évolution naturelle et développé une idée collective – une idée que nous connaissons tous par expérience et qui, en dépit de la beauté de son architecture classique, se soldera par l’effondrement de la tour. Pourtant c’est un bien merveilleux spectacle à contempler. On pourrait dire quelque chose d’équivalent de l’insecte humain connu sous le terme générique d’humanité. En montrant ces opposés réunis, en conjonction directe, Isaacs espère, à la manière de Nietzsche, que son art puisse servir de pont, de moyen pour rapprocher la tendance apollinienne, rationnelle et idéaliste de l’homme avec la nature dionysiaque inconsciente de ses instincts et de ses racines biologiques en tant que créature terrestre. Gerhard Richter, un des critiques les plus virulents des idéologies de l’art actuelles, a dit que l’art était « la plus haute forme de l’espoir ». Chez Isaacs aussi, la foi dans l’art est une forme d’espoir car, de toutes les disciplines et idéologies existantes, c’est la moins exclusive. En fin de compte, il s’agit aussi d’une sorte de tour de Babel. Sans doute, l’art pourrait n’être qu’une activité vaine, un château en Espagne, mais c’est aussi un langage universel, quelque chose qui peut tous nous interpeller et donc, pour un temps, nous unir. C’est quelque chose qui démontre et reflète qui nous sommes. Dans un texte récent où il reprend cette idée de l’art constituant un langage humain fort et universel, Isaacs dit : « D’après moi, nous portons en nous la totalité de l’évolution émotionnelle, depuis l’âge des cavernes jusqu’à nos jours. Dans ces nouveaux travaux, comme dans les précédents, j’examine les connexions souterraines qui nous affectent tous. Je ne pense pas qu’au fond nous soyons vraiment si différents, vous et moi. » (7)

Robert Brown


Juillet 2003-08-31


Notes
1. Sauf mention contraire, toutes les citations de John Isaacs reprises dans cet essai sont tirées d’une interview entre Robert Brown et l’artiste, réalisée à Londres en septembre 2002.

2. John Lennon, « Imagine » © John Lennon. 1971. Lennon Music.

3. Interview de Godfrey Reggio publiée sur http.www.koyaanisquatsi.org/films/koyaanisquatsi.php

4. Ludwig Wittgenstein : Tractatus logico-philosophicus, 1922.

5. Le « Principe d’incertitude » de Werner Heisenberg, rédigé en 1927, affirme que « plus la position (d’une particule subatomique) est déterminée précisément, moins sa vitesse est connue précisément, et vice versa. »

6. Une définition du « Suicide quantique » donnée par Wikipedia – l’encyclopédie gratuite sur wikipedia.com : « Le suicide quantique est une expérience mentale proposée indépendamment par Hans Moravec en 1987, Bruno Marchal en 1988 et Max Tegmark en 1998 ; au moyen d’une variation sur l’expérience du chat de Schrödinger, elle tente de faire la distinction entre l’interprétation de la mécanique quantique de Copenhague et l’interprétation des mondes multiples (« multivers ») d’Everett. Cette expérience invite à considérer l’expérience du chat de Schrödinger dans la perspective du chat. Un physicien est assis devant un pistolet qui se déclenche ou non sous l’effet d’une désintégration radioactive. à chaque stade de l’expérience, il y a 50 chances sur cent que le pistolet tire et que le physicien meure. Si l’interprétation de Copenhague est correcte, le coup de feu partira finalement et le physicien mourra. Si l’interprétation « multivers » est correcte, le physicien sera, à chaque stade de l’expérience, scindé entre un monde dans lequel il vit et un monde dans lequel il meurt. Dans les mondes où le physicien meurt, il cessera d’exister. Mais du point de vue du physicien, l’expérience continuera sans qu’il cesse d’exister, car à chaque stade, il sera capable d’observer le résultat dans le monde dans lequel il survit ; si le « multivers » est correct, le physicien remarquera qu’il ne semble jamais mourir. Malheureusement, il sera incapable de communiquer ses résultats car, du point de vue d’un observateur extérieur, les probabilités seront les mêmes, que la théorie « multivers » ou celle de Copenhague soit correcte. Une variante de cette expérience mentale suggère une issue controversée connue sous le nom d’immortalité quantique, argument selon lequel un observateur conscient ne pourra jamais cesser d’exister si l’interprétation « multivers » de la mécanique quantique est correcte.

7. John Isaacs, extrait du texte « Other Peoples Lives », 20-21. Galerie Edition Kunsthandel GmbH, avril 2003.